Ce texte cherche à réinterroger la relation entre l’actuel et le virtuel de l’image à travers la figure topologique du ruban de Möbius – ou bande de Möbius –, surface compacte dont le bord est homéomorphe à un cercle. De fait, le ruban de Möbius ne possède qu’une seule face contrairement à un ruban classique qui en possède deux. À travers quelques exemples bien connus de films qui en utilisent le principe – qu’il s’agisse d’un jeu de formes abstraites comme dans la Symphonie Diagonale (1924) de Viking Eggeling ou de façon plus métaphorique, comme dans Lost Highway (1997) de David Lynch et Inception (2010) de Christopher Nolan, nous mettrons en place un relevé de ces formes rappelant le ruban de Möbius à l’image. En quoi les motifs géométriques qui apparaissent à la représentation ont-ils un impact sur la mise en scène ? De quels effets sont-ils responsables pour (re)penser certaines formes filmiques ? Pouvons-nous les penser comme des « formes filmantes » ? En interrogeant la virtualisation possible de l’actuel dans le défilé photogrammatique des images, on s’intéressera enfin au film S:TREAM:S:S:ECTION: S:ECTION:S:S:ECTIONED(1968-71) de Paul Sharits qui permettra de faire lien avec la mise en pensée de l’image par le spectateur. Devant la présence-absence d’un champ apparemment illimité, le ruban peut nous amener à réfléchir à certains dispositifs de réalité virtuelle (l’Oculus Rift). On passe alors des formes à l’image aux effets produits sur la vision.

 

 

Le ruban de Möbius : topologie d’une notion

 

Je commencerai par quelques évidences concernant cette figure topologique, qui, d’une certaine manière, dépasse le strict champ des mathématiques. Le ruban de Möbius1est bien cette déformation spatiale par transformations continues sans arrachages ni recollement des structures, ce qui, lorsqu’on parle de cinéma, pose déjà un problème ne serait-ce que par l’agencement des photogrammes dans un certain ordre au montage. Cependant, ce type de déformations permet de penser l’espace dimensionnel infini comme l’a montré la théorie des nœuds – l’étude mathématique de bouts de ficelles idéalisés – et notamment les travaux de Carl Friedrich Gauss2 liés à l’électromagnétisme (1831).

Premier questionnement : comment obtenir d’un point de vue pratique un ruban de Möbius ? En cousant par exemple bord à bord deux extrémités d’un ruban rectangulaire avec une torsion d’un demi-tour et en faisant tourner régulièrement un segment de longueur constante autour d’un cercle (ill. 1). C’est que le ruban ne possède qu’un seul bord et une seule face : si on suit du doigt le bord haut du ruban, on finira par revenir au niveau du point de départ, mais du côté bas. Et si l’on suit du doigt la face extérieure du ruban, on finira par revenir au point de départ, mais sur la face intérieure. Enfin, si l’on essaye de découper un ruban de Möbius en deux le long de l’axe médian, on obtient non pas deux rubans de Möbius, mais un seul ruban à deux faces. L’explication est assez simple : le fait de découper le ruban revient à lui ajouter artificiellement un bord. La surface que l’on obtiendra sera donc d’un seul tenant – le haut et le bas du ruban sont toujours dans un même prolongement – mais elle possédera deux bords distincts, retrouvant ici la forme du ruban classique. Par conséquent,le ruban de Möbius est un modèle qui crée une situation où il n’y a toujours qu’une seule voie. Une surface où les deux faces ne font qu’une puisque vous arrivez de l’autre côté sans jamais changer de face.